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11/04/2011

Le pays des geysers danse au dessus d'un volcan financier

Ils ont les mêmes noms imprononçables mais aussi le même courage inconscient de leurs ancêtres vikings. Ainsi donc les Islandais ont pour la deuxième fois fait un doigt d'honneur à leurs créanciers britanniques et néerlandais, au risque de se voir barrer la route de l'adhésion à l'UE, et surtout de ne plus trouver de banques pour les aider à relancer leur économie toujours ravagée par la crise financière de 2008.

Epargnants crédules Interrogés samedi par référendum, 58,9% des 230 000 électeurs islandais, avec un taux de participation de 75%, ont refusé les conditions de remboursement d'une dette cumulée de 3,9 milliards d'euros dus à 350 000 épargnants britanniques et néerlandais qui ont bêtement cru à l'appât du gain promis par IceSave, un produit financier miracle placé sur le marché européen au cours des années 2000 par la banque islandaise Lansbanki, depuis en faillite. Il est vrai que cela revenait à accepter de payer une dette quasi personnelle de 12 200 euros pour chacun des 313 000 islandais, enfants compris, alors que les dirigeants des banques qui ont noyé le pays dans l'argent facile et factice sont en exil fiscal - et pénal - à Londres!

Déjà, lors d'un précédent référendum en mars 2010, ils avaient été plus de 93,3% à rejeter tout accord de remboursement, poussant les gouvernements britanniques et néerlandais à dédommager leurs épargnants crédules, dans l'attente d'un nouveau règlement négocié. C'est le fruit de cette négociation entre Reykjavik, Londres et La Haye qui était soumis aux électeurs. Un compromis au premier abord plus favorable que le précédent: ll devait permettre d'étaler les remboursements jusqu'en 2046, et non plus 2024, à un taux d'intérêt de 3 % pour le 1,3 milliard d'euros dû aux Néerlandais et à un prix de 3,3 % pour les 2,6 milliards concernant les Britanniques, au lieu respectivement de 3,2 et 5,5%.

Banquiers fous Premier ministre socialiste depuis octobre 2008, Johanna Sigurdardottir, une ancienne hôtesse de l'air de 68 ans, avait appelé son peuple au "oui", d'autant que le 16 février dernier, une large majorité de 44 voix sur les 63 députés du Althingi, le Parlement islandais, s'était prononcée en faveur. Mais le Président de la République, Olafur Ragnar Grimsson, sensible aux pétitions signées par des dizaines de milliers d'électeurs, a préféré vérifier par les urnes le vote parlementaire. Un résultat sans appel dont le caractère éminemment jouissif au regard de la haine que suscite ces banquiers fous - les engagements des trois banques nationalisées en 2008 (Glitnir, Landsbanki et Kaupthing) représentaient 600 % du PIB - ne doit toutefois pas masquer l'inutilité. Le PIB a encore chuté de plus de 10% en 2010, autant qu'en 2009, et le pays est enferré dans une crise telle qu'il a besoin d'une aide financière extérieure. Il est certes rageant de devoir rembourser des dettes qui résultent d'erreurs commises par d'autres, mais c'est la condition première pour contracter de nouveaux emprunts.

22/02/2011

La marche turque vers la démocratie rythme les pas de la rue arabe

De toutes les bonnes choses qui émergent des révolutions démocratiques en cours au Maghreb et au Proche-Orient, la moindre n'est sûrement pas le rôle d'influence que la Turquie semble jouer sur la rue arabe. Puissance colonisatrice de quasiment tous les pays de la région bien avant les Occidentaux, la Turquie ottomane n'a pas forcément laissé que des bons souvenirs, mais du moins ce pays ouvert et laïc est-il aujourd'hui davantage la référence que  l'Iran fermé et religieux. Il est vrai que le "tigre anatolien" offre un taux de croissance et d'emplois à la chinoise quand la République islamiste s'enfonce dans le marasme et le chômage. Pour ces foules en révolte, surtout guidées par des motivations d'ordre socio-économiques, la comparaison est donc vite faite sur les avantages et les inconvénients des deux modèles. La Turquie est ainsi vécue comme une sorte d'Occident de substitution, un pays clairement identifié comme moderne mais appartenant au monde musulman, une alchimie réconciliatrice qui permet de se rapprocher des normes occidentales sans reniement culturel.  L'Union européenne a tout à gagner de cette opportunité politique dont pourrait profité ce grand voisin si attractif.

Partenariat spécial Bien que l'adhésion à l'UE soit officiellement le but des négociations ouvertes aux forceps avec Ankara en 2005, après des années de palabres, les réticences françaises et allemandes persistantes, et l'hostilité maintenue d'une large partie de l'opinion publique dans tous les Etats membres de l'UE, laissent mal augurer que cette perspective se concrétise un jour. Non que la Turquie ne fasse de constants et considérables efforts pour se conformer au lourd cahier des charges que lui impose Bruxelles. Bien au contraire. Sous pression européenne, les réformes se multiplient qui heurtent le droit interne d'un pays pourtant connu pour son nationalisme sourcilleux. L'Etat de droit y est solidement ancré comme l'a prouvé l'extraordinaire affaire qui avait conduit en 2008 la Cour constitutionnelle à priver l'AKP, le parti musulman-conservateur au pouvoir, d'une partie de son financement public et même à le menacer de dissolution pour activités anti-laïques, sans que le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan n'éructe ou ne menace les juges constitutionnels! Notre propre Cour constitutionnelle pourrait en prendre de la graine qui n'avait pas osé invalider les comptes de campagne de Balladur en 1995, bien que convaincue de leur nullité, par crainte de créer un chaos politique...

Reste que quelque soit les progrès accomplis - et ils demeurent nombreux à faire  pour s'adapter pleinement à nos standards politiques, juridiques, économiques et sociaux -, la Turquie ne sera jamais membre de l'Union européenne. Les Européens ont déjà bien du mal à tolérer le rôle central que jouent pourtant depuis le début la France et l'Allemagne, pour admettre la toute puissance du nouveau venu turc, pays qui, grâce à son poids démographique, obtiendrait en cas d'adhésion le plus de voix au Conseil des ministres, le plus grand nombre d'eurodéputés et dont le commissaire aurait forcément un des portefeuilles les plus importants, nonobstant le choc de financement que cela entrainerait pour le budget européen en matière de politiques agricole et régionale. Ces raisons institutionnelles ont toujours constitué pour moi un obstacle insurmontable me conduisant à soutenir l'idée d'un "partenariat spécial" avec la Turquie, ne sachant trop toutefois jusqu'à ces derniers jours ce que pourrait recouvrir ce concept. C'est désormais limpide: la Turquie a pour double mission de stabiliser l'Asie centrale où plongent ses racines et d'unifier le Proche-Orient et le Maghreb au sein d'une Communauté économique reprenant l'héritage commercial de l'Empire Ottoman mais cette fois reposant sur la démocratie et l'Etat de droit. C'est avec ce partenaire à sa mesure, lui-même fruit de compromis historique, que l'UE pourra forger un Pacte de voisinage et sans doute d'alliance stratégique. Bref, une Union méditerranéenne assise sur deux grands ensembles régionaux, à même de peser sur les affaires du monde, à commencer par celles de l'Afrique voisine.

Brevet de résistance au sionisme En fait, la Turquie n'a pas attendue ces dernières semaines pour s'embarquer dans cette aventure. Les entreprises turques sont déjà bien présentes dans tous les pays arabes et dans tous les secteurs. De l'électroménager aux voitures, en passant par les produits agroalimentaires, le « made in Turkey » occupe désormais tous les étals des magasins et les rayons des supermarchés de Bagdad, Damas, Aman, Beyrouth et même Tel Aviv. Aéroports, routes, ponts et bâtiments publics, le savoir faire turc l'emporte bien souvent sur les marchés publics pharaoniques des pays du Golfe. Ankara a commencé les négociations d'une zone de libre-échange avec la Syrie, la Jordanie et le Liban, avec la signature de multiples accords de coopération industrielle et commerciale qui conduisent à démanteler les droits de douanes et à diminuer les quotas d'échanges. C'est même une sorte de Schengen à l'ottomane qui émerge avec la création d'un visa touriste commun. Une évolution qui ne peut que prendre de l'ampleur avec les besoins en développement économique des pays arabes et la nécessité pour la Turquie de sécuriser ses approvisionnements énergétiques.

Quelque soit néanmoins les effets bénéfiques escomptés de la croissance économique régionale, le succès ou l'échec de cette Union méditerranéenne dépendra d'un autre facteur, le même qui à vrai dire a fait capoter tous les projets précédents: la résolution du conflit israélo-palestinien. Qu'on le déplore ou s'en étonne, le fait est que l'UE n'a jamais été considérée comme un partenaire fiable par les Israéliens, ce qui a toujours nuit à son implication diplomatique, tandis que les Etats-Unis étaient récusés par le camp arabe. Longtemps inconditionnelle d'Israël, par fidélité à l'allié américain, la Turquie s'est désolidarisée de l'Etat hébreux à la faveur de sa fâcherie avec Washington, qui a ignoré son opposition à la guerre en Irak. Le coup de gueule de Recip Tayyip Erdogan contre Shimon Pérès à Davos en janvier 2009 concernant l'opération "Plomb Durci" à Gaza et l'assaut israélien meurtrier contre la "flottille de la paix" en juin 2010, une armada d'aide humanitaire qui comptait nombre de militants turcs pro-palestiniens, ont même tendu sérieusement les relations entre Ankara et Jérusalem. Même si depuis les deux pays se sont rabibochés, ces épisodes ont permis à la Turquie d'acquérir son brevet de résistance au sionisme. Un passeport utile aux yeux des Palestiniens et de l'opinion arabe pour relancer les négociations de paix tandis que le caractère démocratique de la Turquie, chef de file d'un Moyen-Orient lui-même en transition démocratique, devrait être pour Israël le gage d'un accord équilibré. En fait, si Ankara choisit de jouer cette carte de l'influence régionale, nul doute qu'elle aura le soutien actif de l'UE et des Etats-Unis, et l'on voit mal  comment, ni même pourquoi, Israël s'y opposerait.

16/11/2010

Et une crise de plus, une!

Qu'elle soit financière, économique, obligataire ou monétaire, l'UE ne manquait pas de crise ces derniers mois mais le Royaume-Uni, flanqué d'un quarteron de pays où l'euroscepticisme est désormais un atout de politique intérieure, a choisi d'ouvrir un nouveau front: une crise budgétaire. La rupture la nuit dernière des négociations budgétaires pour 2011 entre le Conseil et le Parlement va de fait contraindre l'UE à fonctionner avec le système dit des douzièmes provisoires, ce qui ne manquera pas de créer des problèmes comptables en cascade. Avec ce système en effet, on se basera sur le niveau des paiements en 2010, soit 122,9 milliards d'euros, que l'on divisera par douze reconduits à l'identique pour chacun des quelques 200 chapitres budgétaires.

Argent débloqué au compte-goutte Bercy, qui tire déjà la langue, va adorer l'exercice. Fin janvier, le ministère des Finances devait ainsi récupérer entre 7 et 8 milliards des 10 milliards que la France touche annuellement de la PAC afin de rembourser les primes que le ministère de l'Agriculture a versées en 2010. Le problème, c'est qu'avec le système des douzièmes provisoires, ce n'est pas 7 à 8 milliards que Paris va recevoir mais le douzième de cette somme et attendre ensuite chaque mois que l'argent soit débloqué au compte-goutte. Il va sans dire que si cette situation devait longtemps perdurer, le versement aux agriculteurs des primes 2011 sera largement problématique, sinon hypothéqué. Le calendrier étant inversé pour les subventions à la politique régionale, dont les versements sont plutôt concentrés en fin d'année et portent sur des projets en cours, les difficultés seront moindres, sinon pour le lancement de nouveaux programmes.

Mais du moins, dans la mesure où le budget 2010 prévoyait ces paiements, ils seront honorés. Contrairement aux dépenses non prévisibles....Ainsi en est-il du Fonds de solidarité. Ce dernier a son propre chapitre budgétaire, qui a par exemple permis cette année d'aider les victimes de la tempête Xynthia. Pour abonder ce fonds, lequel par nature répond à des situations imprévues, il faut s'entendre sur un budget rectificatif au budget en cours. C'était le cas en 2010. Mais s'il n'y a pas de budget en 2011, alors il ne saurait y avoir de budget rectificatif, et donc seules les premières catastrophes de l'année pourront être éligibles avec l'argent disponible par douzièmes provisoires, interdisant toute dépense supplémentaire en cas de besoin inopiné en cours d'année... Le même raisonnement vaut d'ailleurs pour le Fonds d'aide d'urgence en faveur des pays tiers sinistrés. Ce fonds avait permis à l'UE de débloquer immédiatement 300 millions d'aide d'urgence à Haïti après le terrible séisme de janvier dernier. Pour 2011, mieux ne vaudra donc pas trop compter sur l'aide européenne.

Coup de force budgétaire Les conséquences de ce coup de force budgétaire s'annoncent nombreuses et rarement pour déplaire aux putchistes. Ainsi Le Royaume-Uni ne pleurera sans doute pas l'impossibilité qu'il y a désormais à mettre en place en janvier prochain comme prévu les fameuses agences de régulation des marchés financiers et bancaires contre la création desquelles Londres s'était battu pendant des mois. Sans argent et donc sans personnel, ces agences demeureront des coquilles vides et la City pourra continuer à spéculer sans surveillance. Les banquiers britanniques, très engagés sur le marché obligataire irlandais en plein marasme, pourraient toutefois se retrouver victimes collatérales de cette manoeuvre. En effet la facilité de prêt de 60 milliards dont est dotée la Commission européenne, et qui est théoriquement la partie la plus facile à débloquer du Fonds européen de stabilisation financière, pour le reste reposant sur des mécanismes lourds intergouvernementaux, est naturellement compromise par le recours aux douzièmes provisoires...

Le plus aberrant dans cette affaire, c'est que le budget 2011 en lui-même n'est pas en cause. Le Parlement s'était en effet rangé aux arguments du Conseil en faveur d'un budget d'austérité, reflétant les difficultés budgétaires des Vingt Sept. Hier soir, au terme de cette ultime séance de conciliation entre le Parlement et le Conseil, tout aurait donc pu tranquillement s'achever sur une modeste hausse de 2,91% du budget  pour fixer les crédits de paiements en 2011 à 126,6 milliards d'euros. Mais ce que n'a pas supporté Londres, c'est que le Parlement assortisse cette concession d'un engagement sur l'avenir du financement des politiques communes de l'UE.

Impôt européen Le budget annuel de l'UE s'inscrit en effet depuis 1989 dans un cadre pluriannuel, celui en cours couvrant la période 2007-2013. Ce cadre a été accepté en 2006 à l'unanimité des Etats et leurs contributions budgétaires potentielles d'ores et déjà fixées, y compris un large matelas pour imprévu. La première revendication du Parlement était et demeure que pour les deux exercices prochains de 2012 et 2013, le Conseil soit prêt à faire preuve de flexibilité en utilisant ce matelas  Pour illustrer le problème, prenons un projet européen dont la France est le premier bénéficiaire: le réacteur de recherche en fusion nucléaire ITER, installé à Cadarache dans les Bouches du Rhône. Pour le financement d'ITER en 2012 et 2013, un bidouillage de 1,4 milliard est d'ores et déjà envisagé, reposant pour l'essentiel sur de supposées économies à venir dans le budget agricole. Le  Parlement considère que plutôt que de parier sur des économies aléatoires, les Etats membres seraient mieux inspirés d'utiliser les marges décidées en 2006.

La seconde revendication parlementaire reflète une vision de long terme. Pour éviter cette querelle budgétaire récurrente avec le Conseil sur le montant des contributions nationales, le Parlement prône en effet un retour aux sources de l'UE, c'est à dire un budget reposant sur des ressources propres autonomes. A l'époque de la CEE en effet, le budget européen était abondé par les droits de douanes et une taxe sur les importations agricoles. Ces ressources, qui était donc prélevées directement par Bruxelles et non pas par les Etats, ont fondu au fur et à mesure de la libéralisation du commerce. Au lieu de les remplacer par un autre type d'impôt européen, comme le prévoit explicitement le Traité, les Etats ont préféré progressivement passer à un système de contributions nationales, lesquelles abondent aujourd'hui 80% du budget européen. Avec un inconvénient majeur: chaque ministre des Finances voyant combien il paye est tenté d'obtenir un juste retour, ce qui laisse peu de place aux mécanismes de solidarité qui fondent au contraire l'UE. Pour remplacer ce système contributif, plusieurs pistes sont explorées, comme une part des recettes d'une taxe sur les transactions financières ou les activités financières, le fruit des ventes de quota d'émission de gaz à effet de serre, une taxe liée au transport aérien, une TVA européenne séparée, une part des recettes d'une taxe énergétique ou de l'impôt sur les sociétés, voire un panachage de ces différentes options. Seule certitude: ce ne serait pas un prélèvement obligatoire de plus mais un impôt de substitution puisque cette recette serait déduite au prorata de la contribution des Etats.

Ce débat doit de toute façon s'ouvrir au plus tard en juin prochain, lorsque commencera la négociation sur le cadre financier post-2013. Mais pour les Britanniques, et leurs affidés, c'est aujourd'hui qu'il faut déjà couper court à toute discussion sur la capacité de l'UE à se doter de ses propres moyens financiers. Par les temps qui courent, il faut se raccrocher à toutes les occasions de se réjouir et dans ce contexte, je ne peux que me féliciter de voir que la France n'a pas mêlé sa voix à cette fronde malsaine qui va un peu plus paralyser un édifice européen déjà bien branlant.

 
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