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28/11/2010

Herbe bleue contre économie grise

Le règlement de compte à la kalachnikov, qui s'est récemment soldé dans la bien mal nommée cité du clos la rose à Marseille par l'assassinat d'un dealer de 16 ans et de graves blessures infligées d'un enfant de 11 ans passant par là, illustre de manière spectaculaire l'absurdité tragique de la politique prohibitionniste menée depuis des années. Quelque soit l'arsenal juridique et policier déployé, les drogues sont pour ainsi dire en vente libre en France, à commencer par le cannabis, sous ses deux formes les plus courantes de commercialisation, la marijuana (herbe) et surtout le haschich (shit). Certes, les enquêtes épidémiologiques indiquent une stagnation de la consommation mais à un niveau de marché tel, estimé à environ 900 millions d'euros par an rien que pour le cannabis (sur un total de 1,5 à 2 milliards), qu'il ne peut qu'aiguiser les appétits malsains des grands trafiquants internationaux et susciter l'intérêt des bandes des quartiers désœuvrés de nos villes et banlieues, où la vente au détail de shit ou d'herbe assure un revenu compensatoire à des jeunes gens affectés par un taux de chômage flirtant avec les 40%.

Le phénomène a toujours existé mais l'offre devient tellement abondante (les prix ont baissé d'environ 40% en 10 ans) qu'une féroce concurrence oppose désormais des revendeurs de plus en plus violents, faisant 26 morts dans la cité phocéenne en 2 ans seulement, sans parler d'autres faits divers sanglant à Sevran, Stains ou Grenoble. Le petit dealer de quartier n'est plus le cousin de l'arabe du coin, mais désormais le membre de gangs lourdement armés, souvent à la tête d'activités légales fictives à fin de blanchiment. Ainsi non seulement la prohibition n'a pas tari, bien au contraire, l'approvisionnement  mais elle a en plus permis au fil des années et de la déshérence sociale dans laquelle sont maintenues tant de cités l'émergence d'une nouvelle criminalité tellement bien organisée qu'elle bénéficie du soutien d'une partie de la population locale dont c'est l'un des principaux moyens de subsistance. Beau succès politique en vérité auquel s'ajoute le coût économique de l'emprisonnement de milliers de trafiquants (18% des détenus). Ce triste constat d'échec généralisé a d'ailleurs été fait très officiellement cette semaine par l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales.

 Un joint sans kalachnikov, c'est possible  La France est un des pays les plus répressifs d'Europe depuis la loi de décembre 1970, qui faisait elle-même écho à une Convention prohibitionniste de l'ONU de 1961. La communauté internationale a d'ailleurs de la constance en la matière, puisqu'en juin 1998 les Nations-Unies toujours se donnèrent 10 ans pour éradiquer les cultures et réduire la consommation. « Un monde sans drogue est possible », tel était le slogan benêt que la diplomatie mondiale entendait imposer voilà 12 ans, avec le résultat que l'on voit aujourd'hui, aux mafias et aux centaines de millions de fumeurs de pétards et autres bédos. Non pas que ces derniers aient nécessairement raison de céder à leur vice caché ou public, tant le cannabis, comme le démontrent maintes études médicales, peut avoir des effets psychotiques graves, notamment chez les adolescents. Mais si depuis 40 ans la prohibition n'a pas enrayé ce plaisir solitaire et souvent collectif, peut être est-il temps de réfléchir à davantage en contrôler l'usage, plutôt qu'à le condamner au marché noir et à ses pratiques opaques. Bref il faut passer  de l'approche moralisatrice à l'ère du pragmatisme.

Mon slogan serait : « Un joint sans kalachnikov, c'est possible » et mon exemple, les Pays-Bas où l'usage du cannabis est dépénalisé puis 1976 et la vente par 5 grammes maximum autorisée dans des établissements spécialisés. Ces fameux « coffee shop » sont interdits aux mineurs et leurs tenanciers, d'honnêtes commerçants (encore que la loi néerlandaise est hypocrite sur la manière dont ils doivent se procurer la marchandise...), payant en tout cas patente, TVA et impôt. Et ca marche, car cette loi sans tabou met aussi le paquet sur la prévention et le contrôle social. Le rapport annuel 2009 de l'Observatoire européen des drogues et des toxicomanies montre ainsi un taux de prévalence au cannabis chez les 15-34 ans parmi les plus faibles d'Europe, en nette diminution même chez les 15-16 ans par rapport à 1995, bien loin sous la France, l'Espagne ou le Royaume-Uni.

A la bonne fumette Bref, au lieu de promouvoir en Europe des Pactes contre la drogue sans lendemain, qui font rire les cartels et leur « go fast », le gouvernement serait mieux inspirée de sortir nos cités de l'emprise des mafias en autorisant l'ouverture de « coffee shop » à la française. Si le bar-tabac « La Civette » disparaît de notre paysage urbain, le chicha-bar « A la bonne fumette » pourrait opportunément le remplacer. Nul doute que le dealer reconverti en débitant de cannabis aura à cœur de voir son quartier tranquille et sécurisé, et que la police fourmillera dès lors d'indicateurs sur les trafics parallèles de rue ou la revente de drogues dures. Nul doute non plus, que dans un premier temps l'effet de mode et la nouveauté provoqueraient un regain de consommation. Mais l'évolution pourrait tout aussi bien se faire à la baisse comme aux Pays-Bas et encore une fois, si la prohibition avait été une solution, la mienne n'en serait pas une. Je crois simplement rationnel de s'appuyer sur un fait - la consommation - pour en éliminer un autre, la criminalité organisée que la légalisation du cannabis et le contrôle légal de l'approvisionnement priverait d'une de ses principales sources de revenus pour abonder les caisses de l'Etat.

24/11/2010

Test de résistance à l'oppression bancaire

Ainsi qu'une lectrice avisée me l'a fait remarquer, le remboursement des intérêts de la dette n'est déjà plus le quatrième poste budgétaire de l'Etat (son niveau de 2009) mais désormais le second. Autant dire que la France vit sous créance, et la première responsabilité en repose sur vous et moi qui, soit ne payons pas assez d'impôts, soit dépensons trop. Et plus probablement les deux.  Je me suis assez étendu sur le second point pour ne pas avoir besoin de me fâcher davantage avec la Fonction publique, qui n'en demeure pas moins inutilement pléthorique au regard des services rendus, et ne suis guère à même de plaider pour une augmentation des impôts, ne les payant moi-même plus en France, mais n'en pensant pas moins sur les gisements fiscaux que constituent les revenus du patrimoine, dramatiquement sous-taxés, et les avantages indus consentis aux entreprises multinationales, par ailleurs principales bénéficiaires des aides d'Etat et des politiques publiques.

Moloch bancaire Reste que ce mea culpa citoyen n'exempte pas les bailleurs de ce puits sans fond. D'autant moins que la crise obligataire qui nous a accompagnés toute l'année a permis de vérifier à quel point ces banques n'entendaient pas seulement prêter mais aussi commander. Le Parlement européen peut en témoigner qui a été soumis à une intense pression tout au long du processus législatif sur la supervision bancaire et financière, non sans céder d'ailleurs aux sirènes des pleureuses professionnelles qui hantaient nos couloirs pour nous menacer d'un assèchement du crédit si la règlementation devait être trop sévère et découplée des pratiques hors UE. Les Etats membres ont connu pire encore en matière de lobbying, tant le système bancaire est interpénétré jusqu'aux plus infimes rouages des Etats, le summum venant de se dérouler en Irlande: alors que Dublin ne demandait rien et disposait de réserves monétaires suffisantes jusqu'au printemps prochain,  la spéculation acharnée sur le marché secondaire de la dette irlandaise a accru jusqu'à l'insoutenable la fragilité des banques domestiques, principales détentrices des obligations d'Etat. L'honnêteté oblige néanmoins à reconnaître que si la BCE et la Commission avaient mené plus sérieusement leurs stress tests en juillet dernier, l'Allied Irish Bank et la Bank of Ireland n'auraient pas du les passer avec succès.

Ce moloch bancaire alimente en outre lui-même ses propres fantasmes grâce à toute la logistique qui entoure les activités financières et vit sur la bête, à commencer par les Agences de notation. Déjà sur la sellette lors de l'affaire des subprimes, ces dernières viennent d'aggraver sans vergogne leur cas à l'occasion de la crise irlandaise, au moins l'une d'entre elle, la joliment dénommée Moody's, laquelle de fait semble noter selon ses humeurs. Contre toute logique, en effet, alors qu'on aurait pu s'attendre à ce que l'annonce lundi d'une injection d'une centaine de milliards d'euros serait un facteur d'apaisement, Moody's décidait au contraire simultanément de dégrader la note irlandaise, autrement dit de lancer un avertissement aux marchés sur l'incapacité de l'Irlande à rembourser sa dette! Ces derniers paniquant pour moins que çà, se sont donc de nouveau emballé et les rumeurs de faillite en chaine dans la zone euro se sont répandu toute la semaine comme une trainée de poudre, substance dont les traders sont de gros consommateurs.

Enfants gâtés de la mondialisation Face à l'irrationnel, la raison est toujours perdante. C'est pourquoi je crois qu'avec les banques, il faut passer à l'épreuve de force. Les banques ne feront plus peur quand leur environnement règlementaire en fera des entreprises comme les autres. Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Toute une série de négociations s'annoncent ainsi pour tenter d'alléger le fardeau de nouvelles normes prudentielles, dites Bâle III et élaborée par la Banque des règlements internationaux, c'est à dire la Banque des Banques centrales. En clair il s'agit de faire passer le ratio de solvabilité bancaire de 2% en moyenne aujourd'hui à 7% en 2019, c'est à dire que quand une banque prête 100 millions, elle devra au moins en avoir 7 immobilisés en caisse. Il va sans dire que çà ne leur plaît pas et du coup expliquent la bouche en coeur que ce capital immobilisé est autant qu'elles ne pourront pas prêter. Ce serait vrai si leur rentabilité moyenne ne frisait pas les 15%....Il est donc impératif que les pouvoirs publics résistent à ce nouveau chantage des enfants gâtés de la mondialisation.

Le temps est ainsi venu d'une action régalienne forte, la nationalisation n'étant d'ailleurs pas nécessairement la bonne méthode, l'expérience française en la matière ne plaidant pas en ce sens. Beaucoup plus opportun serait d'imaginer un système de modulation fiscale pour à la fois obtenir des banques qu'elles prêtent à bon escient, en limitant la prise de risque ou en le faisant assumer par leurs actionnaires et non plus les contribuables, et pour diminuer leur rentabilité que rien ne justifie, sinon leur place au coeur du fromage. Je voudrais rappeler ici que la rentabilité moyenne d'une PME ne faisant appel ni à l'effet de levier, ni à la créativité comptable, ni à la déconsolidation fiscale, ni à ces recettes toutes légales mais immorales qui fondent l'économie financière, atteint 5% les bonnes années, un peu plus dans le service haut de gamme, un peu moins dans l'industrie manufacturière de base. Et que selon le dernier rapport du Conseil des prélèvements obligatoires, les entreprises du CAC 40 (dont la BNP, Dexia, la Société générale entre autres) paient en moyenne 2,3 fois moins d'impôts sur les bénéfices que les PME. Cherchez l'erreur!

22/11/2010

La démocratie à la merci du secret des sources

De Backchich à Médiapart, du Point au Canard Enchainé, en passant par Le Monde, la multiplication des cambriolages dans les rédactions de journaux et médias en ligne, tout comme d'ailleurs les réquisitions policières des factures téléphoniques des journalistes, commencent à sérieusement m'inquiéter. Et devrait inquiéter tout à chacun. Surtout avec l'affaire de Karachi qui pend chaque jour de l'ampleur. Il faut avoir la mauvaise foi chevillée au corps d'un Nicolas Sarkozy pour prétendre que cela n'a aucun intérêt d'espionner la presse "parce que ce qu'un journaliste pense, il l'écrit." La question pour le pouvoir n'est en effet pas tant d'anticiper d'éventuelles révélations que de connaître les sources des journalistes, c'est à dire ceux qui les informent.

Droit inaliénable Muté depuis à Cayenne (!), David Sénat, ancien membre du cabinet de Michèle Alliot-Marie, alors Garde des Sceaux, en sait quelque chose: c'est une enquête de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) qui a permis d'établir qu'il était à l'origine des fuites de procès-verbaux d'audition dans l'affaire Woert-Bettencourt vers le journal Le Monde, lequel a porté plainte en septembre pour violation du secret des sources, Brice Hortefeux s'employant à bloquer l'instruction ouverte depuis. On comprend le ministre de l'Intérieur: s'il s'avérait judiciairement que le contre-espionnage, sur ordre direct de Sarkozy (selon le Canard Enchaîné), espionnait les journalistes plutôt que de poursuivre les terroristes, l'électeur UMP moyen lui-même pourrait être troublé...

Quelles étaient les motivations de ce collaborateur de MAM depuis plus de 10 ans? On ne le saura sans doute jamais et il n'était pas le seul, vu la pléthore de révélations sur cette affaire. Ce qui est certain, c'est que c'est grâce à des informateurs de ce genre (en général indignés par des faits dont ils ont connaissance et que leur hiérarchie veut étouffer, mais aussi souvent guidés par un ressentiment personnel ou politique) que la presse fonctionne. Le secret des sources est du reste un droit inaliénable de la presse, reconnu par la Cour européenne des droits de l'homme dans sa jurisprudence, tout comme d'ailleurs par une loi française de janvier 2010 sur la presse, voulue par Nicolas Sarkozy lui-même!

Ce crétin de Jean-Pierre Pernaut Je sais que la presse agace, et que les journalistes sont déconsidérés. Je trouve çà d'autant plus injuste que selon l'enquête annuelle de La Croix sur la presse, l'opinion publique plébiscite les pires, comme ce crétin de Jean-Pierre Pernaut, et la presse télévisée en général, alors que c'est précisément à la télévision que l'on trouve le plus d'approximations, de sensationnalisme et de suivisme béat. En réalité la presse écrite ou radiophonique, si on se donne la peine de la lire ou de l'écouter régulièrement, participe plus que bien des Institutions publiques à la démocratie.

Des grands mots? Peut être. Mais sans vouloir faire d'uchronie, imaginez qu'un SA ait raconté dans la presse allemande encore libre comment il a mis le feu au Reichstag le 27 février 1933 pour faire croire à une conspiration communiste dont Marinus van der Lubbe, juif néerlandais révolutionnaire, a finalement été le bouc émissaire grâce à des aveux extorqués. Hitler n'était Chancelier que depuis un mois à peine, sans majorité claire. Aurait-il obtenu du vieux Maréchal van Hindenburg des lois d'exceptions et la dissolution du Parlement et le succès nazi qui en sortira? Rien n'est moins sûr.

 
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