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03/10/2010

La vie publique pas si fantomatique que ça de François Bayrou

Les chances pour François Bayrou, sinon sa capacité, de réunifier en 2012 toutes les composantes françaises du centrisme - et leurs électeurs - restent hypothétiques. Mais du moins aura-t-il apporté sa pierre ce vendredi à la recomposition de la vie politique italienne en rassemblant à une même tribune Francesco Rutelli, Gianfranco Fini et Pier Ferdinando Casini, en rupture de ban avec la gauche pour le premier, avec leur allié Silvio Berlusconi, pour les deux autres, tous trois étant désormais tentés par l'aventure d'un centre indépendant. Venus observer l'évènement, Piero Fassino, cheville ouvrière du Partito democratico, et Franco Frattini, homme lige du Cavaliere et son ministre des Affaires étrangères, contribuèrent par leur présence à donner crédit à cet aggiornamento qui agite la Péninsule depuis plusieurs mois.

 

Stature internationale Parrainer ce miracle à l'italienne, malgré toute l'amitié qu'il voue à son ami Rutelli, l'ancien maire de Rome, n'était néanmoins pas la principale raison du déplacement de François Bayrou dans la Ville Eternelle. Il s'agissait bien davantage de récolter les fruits d'un investissement politique et diplomatique discret et de longue haleine, depuis sa rupture avec l'UMP et le Parti Populaire Européen (PPE) en 2004 et la fondation du Parti Démocrate Européen (PDE), dont il est co-président et Marielle de Sarnez, secrétaire générale. Parti européen de dimension encore modeste avec une dizaine de partis centristes issus d'autant d'Etats membres de l'UE, le PDE ne s'en insère pas moins dans un réseau international, l'Alliance des Démocrates, qui organisait donc ce vendredi à Rome une conférence de haut niveau sur le thème « Sécurité, Développement, Démocratie », ouverte en visioconférence par le Premier ministre nippon, Naoto Kan, président du Parti Démocrate du Japon, et conclu par François Bayrou, président du Mouvement Démocrate en France, qui va conforter cette stature internationale par une série de visites, dont la première programmée justement au Japon et en Corée du Sud du 7 au 16 octobre.

 

Le déroulé cohérent des débats, les témoignages parfois poignants et toujours passionnants venus des Cinq Continents, dessinèrent un tableau contrasté de l'état du monde au regard du principe premier que défendaient tous les participants: le respect des droits de l'homme, de l'Etat de droit, de  la démocratie. L'intérêt de cette conférence était de ne pas tomber dans l'angélisme pleurnichard mais d'illustrer le lent cheminement qui doit conduire patiemment à l'édification d'un système universel de valeurs démocratiques, tant il est vrai que « la démocratie est un projet pour toute l'humanité » a rappelé François Bayrou dans son discours final. Massoud Barzani, le Président du gouvernement kurde de la République fédérale d'Irak, se fera parmi d'autres à la tribune le porte-voix de cette certitude : « J'entends souvent dire qu'il n'y a pas de valeurs humaines universelles mais des séparations culturelles inconciliables. Ce n'est pas vrai. L'immense majorité des habitants du monde partagent les mêmes valeurs et refusent de persécuter ou de voir leurs familles persécutées pour des questions d'origine ethnique, de religion ou d'opinion ».  

 

Démocratie de nécessité Au commencement est la « démocratie de nécessité », selon l'expression de François Bayrou, celle qui permet tout simplement de vivre et de protéger les siens en renonçant à la violence. C'est l'expérience portée par Luka Biong Deng, un ministre du Mouvement Populaire de Libération du Soudan, les ex-rebelles du Sud du pays qui ont accepté de déposer les armes à Khartoum, après des années de guerre civile particulièrement meurtrière et dans l'attente d'un référendum d'autodétermination en 2011, dont l'issue sécessionniste ne fait guère de doute, beaucoup moins son acceptation par Omar El Béchir, le dictateur islamiste soudanais, toujours sous le coup d'un mandat d'arrêt devant la Cour internationale de Justice pour crime contre l'humanité. Expérience partagée par Sam Rainsy venu lui aussi raconter sa tentative de compromis électoral avec le pouvoir dictatorial en place à Phnom Penh mais contraint aujourd'hui à l'exil après avoir écopé de 10 ans de prison pour un motif imaginaire et alors que les meurtres des militants de son mouvement se multiplient à l'initiative des ex-communistes devenus affairistes du Parti populaire cambodgien au pouvoir. Tous les deux ont appelé au soutien de la communauté internationale.

 

Ce soutien, l'Afghanistan en a profité pour chasser les Talibans et passer à la seconde phase de la démocratie, la « démocratie de liberté » dont parle toujours François Bayrou, qui voit la mise en place d'un embryon d'Etat de droit. Certes, comme l'a reconnu Rangeen Dafdar Spanta, président du Conseil national afghan de sécurité, « la démocratie se heurte à des difficultés lorsqu'elle est imposée par la guerre ». Pourtant il ne regrette rien : « Tout ce qui était moderne, les valeurs de la civilisation, les droits de l'homme et de la femme étaient bafoués par les Talibans au pouvoir à Kaboul qui ont voulu imposer ce renversement de valeurs au monde. C'est ce qui a donné le 11 septembre. Cela justifiait l'intervention militaire ». Mais cette guerre incertaine ne fait pas oublier à Rangeen Dafdar Spanta l'objectif de son engagement démocrate: le développement de son pays car « sans investissements, il n'y aura pas de routes, sans routes, il n'y aura pas de commerce, sans commerce, il n'y aura pas d'emplois, et sans emplois, la spirale du terrorisme se réenclenchera ».

 

Stratégie de tension Heureux sont les Européens, parvenus à la troisième phase de leur développement politique, « la démocratie de souveraineté, qui permet aux peuples, souligne François Bayrou, de participer à la définition de leur propre destin pour faire face aux problèmes globaux ». C'est tout le choix de la construction européenne qui vient conforter et compléter des démocraties nationales solidement ancrées. Inigo Urkullu, président du Parti national basque, n'a pas dit autre chose. Evincé du pouvoir à Bilbao en 2009, après 29 ans de règne sans partage, par une coalition improbable entre le PP et le PSOE, le PNV n'en a pas pour autant rallier les extrémistes. « L'offensive de l'ETA n'est jamais parvenue à rompre l'unité démocratique basque au sein d'une Espagne où les Basques sont autonomes, dotés de leurs propres Institutions reconnues tant à Madrid qu'à Bruxelles. L'Europe nous a garanti la paix depuis un demi siècle » assène M. Urkullu. Même garantie ressentie par Pawel Piskorski, leader du Parti démocratique polonais, qui déplore la stratégie de tension avec la Russie entretenue par la classe politique de son pays. « Je n'apprécie pas le gouvernement Medvedev/Poutine mais il faut être honnête, il ne menace pas la paix du continent », remarque-t-il. Et si la Pologne a des craintes pour son approvisionnement énergétique, la solution passe par une politique commune européenne de l'énergie, pas par la confrontation, estime cet ancien maire de Varsovie et compagnon politique de feu Bronislaw Geremek.

 

La force de cette Conférence était d'abord d'insister sur la fragilité de la démocratie. C'était de voir Dani Haloutz, ancien chef d'état-major de Tsahal reconnaître qu'Israël faisait des « erreurs » dans le traitement économique et social de la question palestinienne ou encore Rajiva Wijnesinha, secrétaire général du Parti libéral du Sri Lanka, avouer que son pays aurait pu se passer de cette longue guerre civile avec les séparatistes Tamouls, enfin achevée en 2009, si le gouvernement cingalais de Colombo avait davantage pris en compte dès l'origine les besoins sociaux, économiques et culturels de cette minorité nationale. La force de cette conférence était ensuite de rappeler l'actualité de la démocratie alors qu'un modèle alternatif autoritaire se fait jour à Pékin. C'est toute l'inquiétude de James To, député démocrate de Hong Kong, interdit de séjour en Chine continentale car « la Chine ne pense pas que la démocratie soit une valeur universelle ». « L'Asie doit démontrer son utilité sur le plan démocratique comme elle l'a montrée sur le plan économique », constate sa collègue députée du parti démocrate progressiste de Taïwan, Bi-Khim Hsiao.

 

Stade ultime du projet humaniste La grande force de cette conférence était enfin de réunir tant de démocrates sincères, de John Podesta, président du Center for the American Progress, le think tank de l'aile gauche du Parti démocrate américain, à Mohammed Nosseir, secrétaire international du Front démocratique égyptien, en passant par Kasit Piromya, ministre des Affaires étrangères du Thaïlande, de les entendre faire part de leurs doutes mais aussi de leur espoir de passer un jour à la « démocratie du développement », le stade ultime du projet humaniste, a conclu François Bayrou, citant Marc Sangnier : « la démocratie est l'organisation sociale qui tend à porter au maximum la conscience et la responsabilité civique de chacun ».

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